Nation

Relations algéro-françaises : une réconciliation impossible sous Macron ?

Pourquoi les relations en sont-elles arrivées là ?

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Les relations algéro-françaises sont nées d’une crise liée à une colonisation brutale dont l’histoire moderne n’a guère connu d’équivalent. Cette histoire a façonné les rapports entre l’Algérie, après le recouvrement de sa souveraineté, et la France, qui n’a jamais réussi à se détacher de son passé colonial dans la gestion de cette relation. Beaucoup d’espoirs avaient pourtant été placés en le président Emmanuel Macron, qui n’était pas organiquement lié à cette période coloniale, contrairement à plusieurs de ses prédécesseurs. Avant même son arrivée à l’Élysée puis après son élection, il avait fixé des ambitions élevées quant à la construction de nouvelles relations entre les deux pays. Mais après deux mandats au pouvoir, quel bilan peut-on dresser ?

Personne ne nie que les relations entre l’Algérie et la France sont particulières, pour plusieurs raisons liées aux circonstances historiques qui ont façonné les détails et les complexités de cette relation, mais aussi à cause des liens populaires, culturels et de la proximité géographique. La France coloniale avait voulu faire de sa présence en Algérie une présence singulière, différente de son implantation dans le reste du continent africain : c’est le seul territoire qu’elle a désigné sous le nom d’« Algérie française », le considérant comme un prolongement géographique de la métropole au-delà de la mer.

Cette spécificité et cette vision ont toujours constitué le prisme à travers lequel la France regardait l’Algérie, devenue une véritable obsession dont elle n’a jamais réussi à se défaire. Cette perception s’est même enracinée dans sa doctrine diplomatique, l’Algérie étant souvent considérée comme une affaire intérieure française. Pendant des décennies, dans les cercles décisionnels français, l’Algérie a été traitée comme telle. De nombreux États, y compris parmi les grandes puissances, estimaient que l’accès à Alger passait nécessairement par Paris, et cette logique a perduré jusqu’à la fin de la deuxième décennie du XXIe siècle.

Mais après 2019, les relations entre les deux pays ont connu des transformations majeures et inédites. Pour la France, l’Algérie est devenue un pays dont elle ne parvient plus à déchiffrer les codes, comme l’avait décrit l’ancien ambassadeur français Xavier Driencourt. En réalité, l’Algérie a évolué dans une direction qui ne coïncide plus avec les intérêts français ni avec l’influence qu’exerçait autrefois Paris.

Pourquoi les relations en sont-elles arrivées là ? Pourquoi ont-elles pris cette tournure ? La France n’a pas compris les changements qu’a connus l’Algérie et n’a pas réussi à suivre le nouveau rythme, ni à saisir la profondeur et la logique de la nouvelle approche adoptée par Alger dans sa politique étrangère. Pourtant, sous la présidence de Emmanuel Macron, qui appartient à une génération née après la fin de la colonisation et qui avait qualifié, lorsqu’il était candidat, le colonialisme de « crime contre l’humanité », beaucoup pensaient qu’une nouvelle page pouvait s’ouvrir. Son discours plaidait pour des relations affranchies du poids du passé et pour une responsabilité portée par les générations de l’après-indépendance afin de bâtir des rapports équilibrés tournés vers l’avenir. Mais qu’est-il réellement arrivé ?

Ce qui s’est passé, c’est que les discours de Macron regardaient vers l’avenir, tandis que ses décisions et orientations restaient prisonnières de l’héritage colonial. Il faisait un pas vers le futur pour reculer de plusieurs vers le passé, retenu par le complexe colonial français.

Le même Macron qui a reconnu la responsabilité historique de l’État français dans les assassinats de Ali Boumendjel, Maurice Audin et Larbi Ben M'hidi, est aussi celui qui, sans contexte particulier et alors que les relations bilatérales ne connaissaient aucune tension majeure, s’est interrogé sur l’existence même d’une nation algérienne avant la colonisation. Une déclaration perçue comme un alignement sur le discours de l’extrême droite française, héritière idéologique de la colonisation et du mythe de « l’Algérie française ». Ce même courant, représenté politiquement et médiatiquement notamment par Xavier Driencourt, a joué un rôle central dans la gestion de la crise avec Alger.

Ces déclarations ont provoqué des crises profondes qui ont anéanti les efforts de rapprochement et de construction d’une nouvelle relation évoquée par Macron. Celui-ci a tenté d’utiliser plusieurs dossiers comme moyens de pression sur l’Algérie : le Sahara occidental, les visas, les migrants en situation irrégulière, la mémoire coloniale, le Sahel, ainsi que l’accueil en France de personnalités et organisations considérées comme terroristes par Alger. L’Algérie est alors devenue un sujet quotidien dans les discours politiques et les chaînes de télévision françaises, exploitée par l’extrême droite pour diffuser un discours hostile.

La situation actuelle des relations algéro-françaises, le niveau de méfiance atteint et la conviction qui semble désormais dominer au sein du pouvoir algérien montrent qu’une véritable réconciliation et l’établissement de relations équilibrées avec la France demeurent difficiles tant que Macron reste au pouvoir. Celui qui tente aujourd’hui de raviver une relation qu’il a lui-même fragilisée par ses déclarations contradictoires et ses positions hésitantes apparaît prisonnier du jeu de l’extrême droite, devenue, sous son mandat, une force dominante dans le débat politique français.

Macron a laissé passer le temps sans saisir les opportunités qui lui avaient été offertes, à plusieurs reprises, pour construire une relation différente avec l’Algérie. Le futur espéré et les relations équilibrées qui pourraient un jour voir le jour ne se construiront probablement pas sous la présidence d’un dirigeant incapable de s’affranchir de l’influence de l’extrême droite, de l’empire médiatique de Vincent Bolloré, des chaînes CNews et BFM TV, ou encore des colonnes de Valeurs Actuelles et Le Figaro, nourries par les idées de Marine Le Pen, de Xavier Driencourt et d’autres prisonniers du mythe de « l’Algérie française ».