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Intelligence artificielle et campagne électorale : instrument de désinformation ou outil d’aide?

Des candidats diffusent des photos retouchées d’eux-mêmes, ainsi que des programmes et des discours élaborés grâce à l’intelligence artificielle.

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Les technologies de l’intelligence artificielle occupent désormais une place importante dans le paysage électoral. Plusieurs candidats aux prochaines élections locales, à travers différentes wilayas du pays, ont ainsi recours à ces outils pour préparer leurs portraits et concevoir leurs publications électorales. Cette tendance a toutefois suscité une vague de réactions et de controverses sur les réseaux sociaux, notamment après que certaines images ont dépassé le simple stade de l’amélioration et de la retouche pour aller jusqu’à modifier sensiblement les traits du visage de leurs auteurs. Une pratique qui a étonné les citoyens, provoqué les moqueries de certains internautes et relancé le débat sur les limites de l’utilisation des nouvelles technologies dans les campagnes électorales et leurs effets sur la crédibilité des candidats.

Plusieurs internautes ont ainsi partagé des publications satiriques dénonçant l’exagération de certains candidats dans la retouche de leurs photos grâce à l’intelligence artificielle. Une page a notamment publié un commentaire adressé aux candidats : « Un mot à ceux qui retouchent leurs photos avec l’intelligence artificielle : si vous n’avez pas confiance en votre propre visage, comment voulez-vous que moi, je vous fasse confiance ? » Dans une autre publication, on pouvait lire : « Ne changez pas vos traits sur les photos, laissez-nous vous reconnaître. » L’auteur a conclu son message en précisant qu’il s’adressait aux candidats, tout en leur souhaitant soutien et réussite.

Dans le même contexte, une autre publication a critiqué ce qu’elle a qualifié d’utilisation excessive de cette technologie, estimant que certaines annonces publiées pourraient relever de la publicité mensongère. « Chers candidats aux assemblées locales, beaucoup d’annonces de candidature publiées grâce à l’intelligence artificielle pourraient être considérées comme de la publicité mensongère. Franchement, certains, je ne vous ai même pas reconnus ! Où cachiez-vous toute cette beauté ? », pouvait-on lire.

Malgré leur ton humoristique, ces commentaires soulèvent une question essentielle : la nécessité pour les candidats de se présenter aux électeurs sous leur véritable apparence, reflétant leurs traits et leur personnalité, loin des retouches excessives. Leurs auteurs soulignent que ces publications ne visent pas à porter atteinte aux candidats, mais à attirer l’attention sur l’importance de la crédibilité dans l’action politique.

L’intelligence artificielle, un outil d’aide

De son côté, Nadir Ben Djaballah, candidat du Mouvement de la société pour la paix (MSP), qui a déjà exercé plusieurs mandats au sein des assemblées de wilaya de Constantine, a estimé, dans une déclaration à El Khabar, que l’intelligence artificielle constitue un outil intéressant dont les candidats peuvent tirer profit durant la campagne électorale, aussi bien pour réaliser des photos que pour préparer différents supports de communication et de propagande.

Il a toutefois expliqué que la réussite d’une campagne électorale ne saurait reposer uniquement sur les photos et les publications. Elle nécessite également une présence sur le terrain et un contact direct avec les citoyens, à travers les rassemblements, les rencontres individuelles et les déplacements dans les cafés, les marchés, les villages et les autres espaces permettant au candidat d’aller à la rencontre des électeurs et d’écouter leurs préoccupations.

Nadir Ben Djaballah a affirmé qu’une campagne réussie est, en résumé, celle qui permet au candidat d’atteindre directement l’électeur et de le convaincre de son programme et de ses idées, notamment dans un contexte marqué par l’abstention électorale, qui s’explique par plusieurs circonstances et facteurs. Il a également évoqué la possibilité de répartir les électeurs entre partisans, indécis et opposants, une situation qui exige du candidat des capacités de persuasion et de communication.

S’agissant de l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle tels que ChatGPT, Gemini et d’autres applications, Ben Djaballah a expliqué qu’ils peuvent servir à préparer des photos et des discours et à faciliter la réalisation de certains supports électoraux. Il a néanmoins insisté sur le fait que les idées et les programmes doivent avant tout découler des convictions du candidat, de son expérience et de sa connaissance de la réalité locale et des problèmes rencontrés par les citoyens.

En réponse aux critiques visant l’utilisation de ces technologies pour retoucher les photos, il a indiqué qu’il ne voyait pas dans le simple recours à un outil disponible une raison de s’indigner. Selon lui, les photos ne constituent pas, à elles seules, une campagne électorale, mais représentent un moyen pour les candidats de se présenter sous leur meilleur jour. La véritable campagne repose, en revanche, sur le discours, le programme et les idées.

Il a souligné, dans ce cadre, que l’essentiel de la compétition électorale doit porter sur le contenu du discours politique, les programmes proposés et leur réalisme, et non uniquement sur l’apparence physique et les photos de campagne. Il a également évoqué les changements intervenus dans le profil des élus, pour diverses raisons, dont certaines sont liées à ceux qui ont déjà exercé des responsabilités, tandis que d’autres pourraient relever de tentatives planifiées visant essentiellement à porter atteinte à la crédibilité du processus électoral.

La retouche des traits d’un candidat par l’IA peut devenir une forme de tromperie

Pour sa part, Hamza Boulahlib, candidat du Front El Moustakbal à Constantine, a livré une autre lecture de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les campagnes électorales. Il a relevé parmi les principaux avantages de cette technologie le gain de temps, d’efforts et d’argent, ainsi que la facilité avec laquelle elle permet de réaliser des photos et différents supports de communication.

Il a toutefois mis en garde contre ses inconvénients, notamment les modifications importantes susceptibles d’être apportées aux traits du visage, au point de rendre la photo publiée non conforme à la réalité. Boulahlib a affirmé préférer se présenter aux électeurs tel qu’il est réellement, sans retouches susceptibles de les induire en erreur. Pour lui, la crédibilité commence par les détails les plus simples, y compris la photo d’identité et l’apparence extérieure du candidat.

Sur un ton ironique, il a ajouté que l’électeur pourrait se dire : « Si son visage et ses vêtements sont mensongers, comment pourrait-on le croire pour le reste ? » Une manière de souligner que l’exagération dans l’amélioration des photos risque de se répercuter négativement sur la confiance des citoyens envers le candidat.

Il a également attiré l’attention sur le fait que l’intelligence artificielle n’est pas exempte d’erreurs linguistiques, ce qui impose de vérifier attentivement les publications et les affiches avant leur diffusion, afin d’éviter que le candidat ne se retrouve face au public avec des erreurs susceptibles de nuire à son image.

Concernant le recours à l’intelligence artificielle pour élaborer des visions et des programmes politiques, Boulahlib a estimé qu’une telle pratique est inacceptable lorsqu’elle se transforme en une dépendance totale à cette technologie. Il a insisté sur la nécessité pour le candidat de bien connaître les problèmes de sa ville, de sa commune et de sa wilaya, et de s’employer à les recenser et à en analyser les causes. Il peut, à cet égard, recourir à l’intelligence artificielle à titre secondaire pour découvrir des idées et des solutions possibles, en s’inspirant d’expériences antérieures.

Boulahlib a mis en garde contre le risque qu’une dépendance totale à ces outils en fasse un instrument de désinformation médiatique, voire un moyen d’influencer les électeurs quant au véritable niveau politique et intellectuel du candidat, notamment lorsque celui-ci leur présente une image ou un discours qui ne reflète pas ses capacités réelles et ses compétences.

Il a ajouté que la réalité de la gestion locale et les défis qu’elle impose sur le terrain nécessitent des élus politiquement qualifiés, dotés d’idées et de visions claires et capables de répondre aux préoccupations et aux problèmes des citoyens. Il a ainsi réaffirmé que l’intelligence artificielle doit rester un outil d’aide secondaire, et non se substituer aux compétences, à l’expérience et à l’effort personnel.

De son côté, le professeur de sociologie à l’Université Constantine 2, Boubaker Djimli, a estimé que ce comportement relève du marketing politique, qui n’est pas condamnable en soi. Il a toutefois souligné qu’il ne doit pas occulter les critères objectifs sur lesquels les citoyens fondent leurs préférences et leur comportement électoral. Comme le dit le proverbe : « Tout ce qui brille à l’extérieur n’est pas forcément beau à l’intérieur. »

Il a expliqué que se présenter devant le public sous une apparence soignée et moderne n’est pas un problème, à condition de ne pas altérer son identité réelle. Le véritable marketing politique repose cependant sur le programme et les compétences, car une campagne électorale n’est ni un défilé de mode ni un concours de beauté pour élire Miss ou Mister Algérie.

Dans une analyse sociologique du phénomène qui pousse certaines personnes à recourir à l’intelligence artificielle pour améliorer leurs photos personnelles et se présenter aux autres sous une image idéalisée, le docteur Obeid Mahdi, professeur de sociologie à l’Université de Batna, estime que ce comportement peut être compris sous deux angles fondamentaux : psychologique et social.

Sur le plan psychologique, l’excès d’embellissement de son image personnelle et la volonté d’apparaître avec des traits et des qualités qui ne correspondent pas à la réalité peuvent traduire un manque de confiance en soi ou une faible estime de soi. L’individu cherche alors à compenser ce qu’il considère comme des insuffisances de sa véritable personnalité en construisant une image plus séduisante et mieux acceptée par les autres.

Sur le plan sociologique, ce phénomène peut être expliqué à la lumière de la théorie de la dramaturgie sociale du sociologue Erving Goffman, selon laquelle la vie sociale s'apparente à une scène de théâtre où l'individu joue différents rôles et cherche constamment à contrôler la manière dont les autres le perçoivent.

Dans ce contexte, Goffman distingue ce qu'il appelle la scène avant et la scène arrière. Sur la scène avant, l'individu s'efforce de présenter une image idéale de lui-même et de mettre en avant les qualités positives qu'il souhaite voir les autres associer à sa personnalité. Les photos produites ou retouchées grâce aux technologies de l'intelligence artificielle apparaissent ainsi comme un moyen de présenter une version améliorée de soi-même.

La scène arrière représente, quant à elle, la vie quotidienne de l'individu, loin des projecteurs et des images fabriquées, où sa personnalité apparaît dans son contexte naturel, avec toute sa simplicité et ses détails humains, loin de l'image idéale qu'il cherche à promouvoir.

De ce point de vue, ces pratiques s'inscrivent dans ce que Goffman appelle la gestion des impressions, c'est-à-dire la volonté de l'individu de maîtriser l'impression qu'il laisse aux autres, en sélectionnant les photos, les apparences et les symboles qui renforcent l'image qu'il souhaite donner de lui-même, même si celle-ci ne reflète pas entièrement sa réalité.

D'un autre côté, le docteur estime que ce phénomène peut être mis en relation avec les transformations qu'a connues la société contemporaine et son évolution vers ce que l'on appelle la société en réseaux, étudiée par le sociologue Manuel Castells dans ses travaux sur la société des réseaux.

Il a expliqué que, dans le contexte de cette transformation, les relations et les interactions sociales se construisent de plus en plus sur Internet et les plateformes numériques. Les réseaux sociaux sont ainsi devenus des espaces essentiels d'expression de soi, de construction du statut social et de fabrication de l'image personnelle.

Cette réalité apparaît plus clairement encore dans le domaine politique et électoral, où certains candidats recourent aux photos retouchées par l'intelligence artificielle afin de se présenter aux citoyens sous une apparence plus séduisante, plus imposante et plus influente.

Dans de tels cas, l'image peut devenir un moyen de communication et d'influence, voire parfois se substituer au discours direct et aux programmes électoraux que le candidat est censé présenter aux électeurs. Au lieu de mettre l'accent sur la présentation des idées, des projets et des solutions, l'attention se porte alors sur la fabrication d'une image visuelle capable d'attirer l'attention et de séduire le public.

Une question se pose dès lors : que propose réellement ce candidat aux citoyens ? Présente-t-il un projet et un programme clairs, reflétant ses capacités et ses convictions, ou se contente-t-il de leur proposer une image idéale destinée à influencer leurs perceptions ?