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Comment Paris a perdu la nouvelle Algérie ?

Avec l’accélération des grands projets économiques, le renforcement de la présence algérienne en Afrique et en Méditerranée, ainsi que le succès de l’Algérie dans la construction de partenariats fondés sur le principe du « gagnant-gagnant », Paris a commencé à ressentir qu’elle perdait progressivement sa position traditionnelle en Algérie

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Les relations algéro-françaises ces dernières années n’ont pas été une simple crise diplomatique passagère entre deux États liés par la géographie, l’histoire et les intérêts, mais elles se sont transformées en un affrontement silencieux entre deux visions totalement différentes de la notion d’État, de souveraineté et de la nature même du partenariat possible entre Alger et Paris.

Depuis l’été 2017, les contours d’une rupture non déclarée ont commencé à se dessiner avec une partie de l’appareil français qui, pendant des décennies, avait considéré l’Algérie comme un espace traditionnel d’influence politique, économique et culturelle, avant de découvrir progressivement que le pays entrait dans une nouvelle phase marquée par la récupération de la décision nationale et la libération des anciens réseaux d’intérêts.

Avec la nomination de Abdelmadjid Tebboune comme Premier ministre en remplacement de Abdelmalek Sellal, il ne s’agissait pas d’un simple changement gouvernemental dans le système de l’époque, mais d’un tournant perçu par beaucoup comme porteur d’une nouvelle orientation menaçant des équilibres établis depuis des années entre argent, politique et influence.

Ses premières décisions furent perçues comme un choc pour ce qui sera plus tard qualifié de « l’issaba » (le gang), notamment après ses déclarations sur la séparation de l’argent et de la politique et son refus de voir les hommes d’affaires continuer à contrôler les leviers de décision économique et administrative. À ce moment-là, la machine des intérêts s’est rapidement activée pour l’écarter, craignant que sa présence ne menace les réseaux d’influence profondément enracinés dans l’État et soutenus, selon certaines lectures, par Paris.

Dans ce contexte, Paris est de nouveau apparue dans le tableau d’une manière qui a suscité de nombreuses interrogations. En effet, la présence de Tebboune en vacances officielles en France a coïncidé avec une demande de rencontre émanant du bureau du Premier ministre français de l’époque, Édouard Philippe, à Matignon, une séquence interprétée par certains comme politiquement sensible, d’autant plus que l’annonce de la rencontre a précédé immédiatement la décision de son limogeage.

Certes, aucune donnée officielle ne confirme l’implication de Paris dans ces événements, mais la coïncidence des faits et la nature complexe des relations entre certains cercles d’influence en France et l’ancien système de pouvoir en Algérie ont alimenté des soupçons politiques persistants.

Deux ans plus tard, Tebboune revient sur le devant de la scène, cette fois par les élections présidentielles, dans un contexte interne et régional extrêmement complexe, après l’effondrement du système Bouteflika sous la pression du Hirak et l’activation du processus constitutionnel.

Cependant, le début de la relation avec Paris ne fut pas apaisé. En dehors des usages diplomatiques, le président français Emmanuel Macron a choisi d’adresser un message politique via un tweet depuis Djibouti immédiatement après l’élection de Tebboune, ce qui fut perçu comme une ingérence inappropriée dans les affaires algériennes. Le président Tebboune lui répondit en l’invitant à s’occuper des affaires de son propre pays plutôt que de celles de l’Algérie.

Malgré les tentatives ultérieures des deux pays d’ouvrir une nouvelle page, notamment après la visite de Macron en Algérie et le lancement de ce qui a été appelé le processus de renouvellement des relations, le manque de confiance et la persistance des soupçons ont rapidement ramené la relation à son point de départ.

Le tournant le plus important est intervenu avec la montée de l’extrême droite en France et son influence croissante sur les décisions politiques et médiatiques, ce qui a eu un impact direct sur le discours tenu à l’égard de l’Algérie.

Les déclarations de Macron remettant en cause l’existence de la nation algérienne avant 1830 n’étaient pas perçues comme une simple maladresse historique, mais comme un moment charnière ayant ravivé la mémoire coloniale et la difficulté persistante de la France à accepter pleinement la souveraineté algérienne.

Depuis lors, les relations bilatérales sont entrées dans une phase de tension inédite, marquée par des rappels d’ambassadeurs, des blocages de la coopération consulaire et sécuritaire, ainsi que par une intensification des campagnes médiatiques et politiques contre l’Algérie en France. À cela s’ajoutent des dossiers sensibles liés à l’hébergement de personnes recherchées par la justice algérienne, le refus de coopération judiciaire concernant des fonds détournés, et l’utilisation de questions identitaires et séparatistes comme leviers politiques.

Cependant, Paris a progressivement commencé à comprendre que l’Algérie qu’elle connaissait n’était plus la même.

Le pays, engagé dans une dynamique de reconstruction économique et institutionnelle et dans une diversification de ses partenaires internationaux, ne considère plus la France comme un partenaire exclusif ou une porte d’entrée unique vers le monde.

Avec l’accélération de grands projets économiques, l’élargissement de la présence algérienne en Afrique et en Méditerranée, et le développement de partenariats fondés sur le principe du « gagnant-gagnant » avec de nouvelles puissances régionales et internationales, Paris a commencé à ressentir une perte progressive de sa position traditionnelle en Algérie.

C’est pourquoi les récents signaux d’apaisement français, qu’ils proviennent de visites politiques et économiques ou de déclarations plus modérées du président Macron, ne sont pas surprenants après des années de discours de tension et de pression.

Cependant, la question pour les Algériens ne se limite pas à la reprise des relations ou au retour des ambassadeurs, mais concerne la nature même de cette relation : la France souhaite-t-elle réellement construire un partenariat d’égal à égal fondé sur le respect mutuel et la non-ingérence ? Ou continue-t-elle de percevoir l’Algérie à travers une logique d’influence héritée du passé ?

L’Algérie d’aujourd’hui ne rejette pas la France, mais elle refuse toute tutelle ; elle ne s’oppose pas au partenariat, mais refuse le chantage politique et les lectures sélectives de l’histoire.

Et c’est peut-être là le cœur réel de la crise entre les deux pays : la France n’a pas encore pleinement intégré que l’Algérie, issue du Hirak et de profondes transformations régionales et internationales, n’est plus un État soumis aux pressions ou aux injonctions, mais un pays qui cherche désormais des partenariats respectueux de sa souveraineté et de ses intérêts, loin des logiques héritées de l’époque coloniale, quels que soient les changements de discours ou d’acteurs.