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Documenter les crimes coloniaux et leurs séquelles écologiques à l’aide de preuves scientifiques

L’Observatoire national de l’environnement présente les résultats d’études sur les effets des armes incendiaires.

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Les participants à une rencontre nationale consacrée à la mémoire environnementale ont souligné la nécessité de documenter les dommages écologiques causés par la colonisation française en Algérie, dans le cadre des efforts visant à préserver la mémoire nationale et à mettre en lumière des crimes dont les conséquences ne se sont pas limitées à l’être humain. Les intervenants ont insisté sur l’importance d’étayer ces violations par des preuves scientifiques, considérées comme une composante de l’écriture de l’histoire et de la préservation des droits des générations futures. Ils ont également rappelé que les conséquences des essais nucléaires et des armes chimiques continuent de peser sur l’environnement et la santé, malgré les décennies écoulées depuis l’indépendance.

Cette rencontre nationale sur la mémoire environnementale a été organisée ce samedi par le ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie, au Cercle national de l’Armée, à Béni Messous, à l’occasion de la célébration du 72e anniversaire du déclenchement de la glorieuse Révolution de libération.

Dans son allocution d’ouverture, la ministre de l’Environnement et de la Qualité de la vie, Kaouthar Krikou, a affirmé que le dossier de la mémoire environnementale constituait un processus national et scientifique visant à documenter les crimes coloniaux français commis contre l’environnement et les populations en Algérie. Elle a souligné la nécessité de réunir des preuves scientifiques et des témoignages historiques afin d’établir les responsabilités dans les violations ayant entraîné des conséquences environnementales et écologiques qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.

La ministre a présenté les résultats intermédiaires des travaux de la commission nationale mixte de la mémoire environnementale, chargée de réunir des preuves scientifiques étayées par des témoignages historiques, dans le but de documenter les violations coloniales, d’établir les éléments de la responsabilité juridique et de révéler l’ampleur des dommages causés aux écosystèmes nationaux, en violation des conventions et instruments internationaux relatifs à la protection de l’environnement.

De son côté, le ministre des Moudjahidine et des Ayants droit, Abdelmalek Tacherift, a mis en avant l’importance des deux projets stratégiques pilotés par son département, à savoir les « Assises nationales de la mémoire et de l’histoire », organisées les 27 et 28 octobre 2026 au Centre international de conférences Abdelatif-Rahal, sous le haut patronage du président de la République, ainsi que le projet de loi relatif à la mémoire nationale, dont l’examen et la finalisation se poursuivent en coordination avec les différents secteurs, instances et organisations nationales.

Le ministre a également annoncé la préparation, en partenariat avec le ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie, d’un atelier thématique consacré à la mémoire environnementale et au développement durable. Cette initiative s’inscrit dans le prolongement des travaux des Assises nationales de la mémoire et de l’histoire et coïncidera avec la commémoration, en février 2027, du 67e anniversaire des explosions nucléaires françaises dans la région de Reggane.

Concernant les conséquences environnementales et humaines des explosions nucléaires coloniales, le ministre des Moudjahidine et des Ayants droit a salué les efforts du ministère de la Défense nationale, en coordination avec l’Agence nationale de réhabilitation des anciens sites d’essais et d’explosions nucléaires français dans le sud algérien, notamment la deuxième opération de décontamination du site du tunnel « Béryl E2 », dans la région d’In Ekker, dans la wilaya de Tamanrasset. Cette opération a été lancée à l’occasion des célébrations du 72e anniversaire de la glorieuse Révolution de Novembre.

Il a affirmé que cette opération complexe était menée avec des compétences et des moyens exclusivement nationaux, conformément aux normes les plus élevées en matière de collecte et de stockage des déchets radioactifs. Selon lui, elle illustre l’importance des capacités nationales pour traiter les séquelles des essais nucléaires coloniaux et faire face à leurs conséquences environnementales et sanitaires.

Dans le même contexte, Tacherift a salué le rôle joué par l’Armée nationale populaire, héritière de l’Armée de libération nationale, dans le déminage des deux lignes de mines coloniales situées aux frontières est et ouest du pays. Cette opération a contribué à transformer des zones qui représentaient un danger pour la vie des citoyens en territoires sécurisés et propices à l’accueil de projets de développement.

Une responsabilité morale

Dans le même contexte, le président de la Commission algérienne pour l’histoire et la mémoire, Lahcen Zeghedi, a affirmé que peu de pays dans le monde avaient subi autant de souffrances que l’Algérie depuis l’instauration de la colonisation française, au regard de l’ampleur des crimes ayant visé les populations et le territoire. Parmi ces crimes figurent l’utilisation d’armes chimiques et du napalm dans le cadre d’une politique militaire ayant laissé de profondes séquelles humaines et environnementales, touchant des régions du centre du pays, les frontières ouest et est, ainsi que les zones côtières.

Il a ajouté que l’Algérie avait pris conscience, dès les premières années de l’indépendance, de l’importance de protéger ses ressources et son environnement. Cette préoccupation s’est notamment traduite par l’intégration de la question environnementale dans la première Constitution du pays, alors que l’Algérie continuait de subir les conséquences des crimes coloniaux, en particulier les explosions nucléaires françaises, au nombre de 17, dont quatre explosions aériennes et quatre explosions de surface. Leurs retombées radioactives se sont étendues au-delà du continent africain, atteignant le sud de l’Europe et le nord de l’Amérique.

L’intervenant a indiqué qu’une vaste superficie du territoire algérien avait été contaminée par la radioactivité, notamment dans le nord du pays, où les dommages ont touché les chaînes montagneuses, les hauts plateaux et les forêts. Certaines de ces zones portent encore les traces des essais nucléaires, aussi bien au niveau des sols et du couvert végétal que de la santé humaine et animale et des équilibres écologiques.

Dans le même contexte, Zeghedi a relevé que la puissance des quatre explosions nucléaires souterraines avait dépassé, selon ses déclarations, cinquante fois celle de la bombe d’Hiroshima. Elles ont provoqué la propagation de nuages et de particules radioactifs au-delà des frontières régionales, entraînant des conséquences qui ne se sont pas limitées à la surface terrestre, mais se sont également étendues au sous-sol et aux différentes composantes de l’écosystème.

Il a souligné que les conséquences de ces essais demeuraient d’actualité, compte tenu de leurs répercussions sanitaires et environnementales et des risques qu’elles pourraient faire peser sur les générations futures. Il a estimé que documenter ces crimes et mettre en évidence leurs conséquences relevaient de la responsabilité de préserver la mémoire nationale.

Des résultats scientifiques

La rencontre a également été marquée par une session scientifique consacrée à la mémoire environnementale, qui a mis en lumière les conséquences persistantes des crimes coloniaux français sur l’environnement, notamment les explosions et essais nucléaires, l’utilisation d’armes chimiques, de bombes incendiaires et de mines, ainsi que l’exploitation minière. Les intervenants ont souligné que les sites touchés constituaient des archives environnementales à ciel ouvert, nécessitant une documentation scientifique, un suivi permanent et leur intégration dans les politiques nationales de protection de la mémoire et de l’environnement.

La session a également souligné que le traitement de cet héritage exigeait de documenter les crimes et d’étudier leurs conséquences, de recenser les déchets nucléaires et les matières dangereuses, d'ouvrir les archives, de déminer et de réhabiliter les zones touchées. Elle a aussi appelé à la reconnaissance de la responsabilité historique et au renforcement de la coopération africaine en vue de réaliser la justice environnementale.

Dans ce cadre, l’animateur de la session, Abdel Sattar Mohamed, a présenté l’initiative nationale pour la mémoire environnementale, lancée par le ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie en coordination avec le ministère des Moudjahidine et des Ayants droit, en tant que composante du processus de préservation de la mémoire nationale dans toutes ses dimensions.

Selon ses explications, la phase préparatoire a notamment porté sur le recensement de sites ayant subi des bombardements au napalm dans les wilayas de Tébessa et de Naâma, qui ont fait l’objet d’inspections sur le terrain et d’analyses scientifiques. Les premiers résultats ont été présentés en octobre 2026.

Une commission ministérielle nationale mixte chargée de la mémoire environnementale a également été installée. Elle regroupe des représentants des différents secteurs et organismes et a pour mission de documenter les sites présentant un intérêt historique et environnemental, d’élaborer des cartes et une base de données exhaustive les concernant, ainsi que d’évaluer les conséquences des pratiques coloniales sur l’environnement algérien, en s’appuyant sur les documents historiques, les témoignages et les analyses en laboratoire.

Cette démarche vise, selon l’animateur, à transformer les sites touchés en espaces de recherche et de documentation, et à ancrer la mémoire environnementale comme une composante de la mémoire nationale et un moyen de parvenir à la justice historique et environnementale.

De son côté, le directeur général de l’Observatoire national de l’environnement et du développement durable, Karim Irab, a présenté les résultats des analyses scientifiques d’échantillons de sol prélevés dans les communes de Bir El-Ater, dans la wilaya de Tébessa, et d’Aïn Sefra, dans la wilaya de Naâma. Ces analyses ont révélé des indices de modifications des propriétés chimiques des sols dans les sites soupçonnés d’avoir été exposés à des armes incendiaires, notamment au napalm, durant la période coloniale.

Dans la wilaya de Naâma, les analyses ont montré que la nature sableuse des sols, caractérisée par une forte perméabilité, limite leur capacité à retenir les éléments minéraux. Elles ont également relevé une hausse notable de la concentration en fer dans les sites soupçonnés d’avoir été exposés au napalm, par rapport aux sites de référence. Les résultats ont aussi fait apparaître des niveaux élevés d’éléments nutritifs, tels que l’azote, le phosphore et le potassium. Ces concentrations ne signifient toutefois pas nécessairement une amélioration de la fertilité des sols, compte tenu du risque de déséquilibre de leur composition chimique et biologique.

Les indicateurs relevés mettent également en garde contre le risque de transfert de certains éléments minéraux vers les terres agricoles, avec les conséquences que cela pourrait avoir sur l’équilibre biologique des sols.

Dans la wilaya de Tébessa, les analyses ont révélé une empreinte géochimique particulière dans les sites soupçonnés d’avoir été exposés au napalm. Celle-ci se caractérise par des concentrations élevées de fer, de magnésium et d’aluminium par rapport aux sites de référence, ainsi que par des variations des niveaux de ces éléments d’un site à l’autre, ce qui indique que les effets observés sont localisés et hétérogènes.

Les analyses ont également enregistré les concentrations les plus élevées de manganèse dans un secteur agricole réhabilité. Ces résultats seraient liés à l’interaction de plusieurs facteurs, notamment les pratiques agricoles et les conditions naturelles des sols.

La présentation ne s’est pas limitée aux résultats des analyses en laboratoire. Le responsable a également exposé des photographies et des données explicatives afin d’illustrer les formes de dégradation environnementale observées dans les zones étudiées, dans le but de documenter leurs effets sur le terrain et de renforcer les preuves scientifiques les concernant.

Dans le cadre de l’élargissement du champ de recherche, Karim Irab a annoncé l’approfondissement et l’extension de l’étude à la région de Sidi Belkacem, dans la wilaya d’Aïn Defla. Après l’examen des premiers résultats au sein de la commission ministérielle mixte, la nécessité de passer à une étape de recherche plus avancée est apparue, reposant sur l’élargissement des analyses et le recours aux compétences et aux moyens d’institutions nationales spécialisées.

À cet effet, l’intervenant a souligné l’importance de renforcer la coopération institutionnelle en associant le ministère de la Défense nationale, représenté par l’Institut national de criminalistique et de criminologie, ainsi que le ministère des Hydrocarbures, représenté par Sonatrach et ses laboratoires spécialisés. Cette coopération vise à consolider l’approche scientifique et à mobiliser des moyens techniques plus précis pour analyser les échantillons et déterminer la nature des transformations observées.

En conclusion de son intervention, le directeur général de l’Observatoire a affirmé que cette étude constituait une étape dans un processus scientifique intégré, ayant permis de relever des indices microscopiques et chimiques de transformations des propriétés structurelles et compositionnelles des sols dans les sites étudiés. Il a souligné que la prochaine étape serait consacrée à l’approfondissement des investigations et à la poursuite des analyses selon des approches techniques et scientifiques de grande précision.

Il a également mis en avant l’importance de la coordination avec le Centre national d’études et de recherche sur la résistance populaire, le mouvement national et la Révolution du 1er Novembre 1954, ainsi que du recours aux témoignages des moudjahidine ayant vécu ces événements. L’objectif est de confronter les données scientifiques aux témoignages historiques afin de déterminer avec certitude dans quelle mesure les transformations observées sont liées aux dommages causés par l’utilisation d’armes incendiaires, notamment le napalm, durant la période coloniale.

Ces efforts s’inscrivent dans le cadre de l’élaboration d’un dossier scientifique et historique intégré, destiné à réunir les preuves nécessaires pour établir les dommages causés à l’environnement algérien et documenter les différentes composantes du crime colonial commis contre la nature.