Monde

L’Europe se prépare à un nouveau « samedi noir »

Le continent européen sous la pression des manifestations et du recours à l’armée

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 La France et l’Italie s’apprêtent à vivre un week-end marqué par de nouvelles manifestations, dans un contexte de mesures sécuritaires sans précédent. Celles-ci prévoient notamment le déploiement de militaires dans les rues, l’extension des restrictions de circulation nocturne dans certaines zones en France et un état d’alerte en Italie, en prévision d’une reprise des émeutes et des pillages. Ces développements font suite à une vaste vague de protestations déclenchées par la cherté de la vie et la dégradation des services publics, qui ont rapidement dégénéré, dans certaines villes, en affrontements, actes de vandalisme et pillages. Les gouvernements européens se retrouvent ainsi confrontés à un dilemme difficile : préserver l’ordre public sans restreindre l’espace de contestation politique.

France : l’armée en arrière-plan… et le retour des « gilets jaunes » sur le devant de la scène
Le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé que la France renforcerait les effectifs de police par des militaires lors des manifestations prévues samedi prochain, afin d’alléger la charge pesant sur la police et la gendarmerie dans leur mission de maintien de l’ordre public. Selon le Journal du Dimanche, près d’un millier de militaires de l’opération « Sentinelle » devraient être mobilisés dans la région parisienne, dont 500 déployés en patrouilles sur le terrain et 500 maintenus en alerte. Leur mission consistera à protéger les sites sensibles, et non à disperser les manifestants.

Cette distinction revêt une importance stratégique : les autorités ne déploient pas l’armée au cœur de la confrontation avec les manifestants, mais lui confient un rôle de « garde arrière » chargé de protéger les infrastructures stratégiques, permettant ainsi de redéployer davantage de policiers et de gendarmes en première ligne.

L’opération « Sentinelle », lancée en 2015 à la suite des attentats terroristes, permet aux autorités françaises de déployer l’armée pour des missions de protection. En revanche, sa participation directe au maintien de l’ordre est soumise à des conditions juridiques particulières, notamment à une demande officielle des autorités civiles compétentes.

Parallèlement, les autorités ont instauré des restrictions de circulation nocturne dans certaines zones de Paris, notamment aux abords du palais de l’Élysée, de l’Assemblée nationale, du Sénat, de l’avenue des Champs-Élysées et des gares ferroviaires. Il s’agit de mesures locales et non d’un couvre-feu généralisé.

Les restrictions se sont également étendues à Marseille, où elles concernent les personnes de moins de 18 ans. La mesure est entrée en vigueur mardi soir et s’applique jusqu’au 24 octobre courant.

Le mouvement des « gilets jaunes » prépare, de son côté, une manifestation à Paris, qui doit partir de la place de la Bastille en direction de l’Opéra. Cette mobilisation s’inscrit dans une deuxième vague de protestations contre la cherté de la vie et la dégradation des services publics. Les revendications comprennent notamment la démission du président Emmanuel Macron et la dénonciation de ce que les manifestants considèrent comme un recours excessif à la violence policière.

Les chiffres officiels français témoignent de l’ampleur de l’escalade. Le ministère de l’Intérieur a annoncé l’interpellation de 2 397 personnes et fait état de 997 policiers et gendarmes blessés, dont sept grièvement, lors des manifestations du samedi 17 octobre courant. Quelque 3 000 commerces ont également été touchés par des actes de pillage à Paris, à Marseille et dans d’autres villes.

Dans ce contexte, le président du Medef, Patrick Martin, a mis en garde les commerçants contre la tentation de s’armer, reflétant les craintes d’une escalade de la crise vers la violence.

Italie : Milan, théâtre des affrontements… et l’armée dans les rues
De son côté, le gouvernement italien envisage d’envoyer 500 militaires dans la ville de Milan en prévision des manifestations de samedi. Le Conseil des ministres a, par ailleurs, examiné la possibilité d’accorder temporairement aux militaires des prérogatives leur permettant d’appuyer les forces de sécurité.

Cette orientation intervient après des pillages et des affrontements entre la police et des manifestants à la fin de la semaine dernière, qui ont poussé des marques de luxe à fermer leurs magasins à Milan.

Selon les informations disponibles, les affrontements ont entraîné l’interpellation de centaines de personnes et fait des dizaines de blessés parmi les policiers. Les autorités italiennes ont annoncé l’arrestation de 271 jeunes lors des troubles à Milan, selon l’agence ANSA, qui précise que 80 % des personnes interpellées sont mineures.

Les événements ont commencé par le rassemblement de dizaines de jeunes en petits groupes près de la place du Dôme, avant que des manifestants masqués ne se dispersent dans les rues avoisinantes, dressent des barricades et lancent des projectiles sur les véhicules de police. Les forces de sécurité ont alors eu recours aux canons à eau, aux gaz lacrymogènes et aux matraques.

L’Italie semble ainsi confrontée à une situation similaire à celle de la France, avec un renforcement de la présence militaire dans les villes afin d’alléger la charge pesant sur la police. Mais cette stratégie comporte un risque politique évident : celui de voir l’armée devenir un symbole au cœur de la contestation sociale, plutôt qu’un simple dispositif de soutien logistique.

Portugal et Albanie : de la crise du logement à la crise de légitimité
La situation européenne dépasse largement Paris et Milan. Au Portugal, les manifestations se poursuivent à Lisbonne et à Porto, où des centaines de protestataires refusent de démonter les tentes qu’ils ont installées depuis samedi dernier pour dénoncer la hausse des coûts du logement. Ils maintiennent leur mobilisation malgré les avertissements des autorités, qui rappellent que l’occupation des espaces publics enfreint les règles en vigueur et peut entraîner des poursuites judiciaires.

Ces mouvements interviennent alors que les manifestations liées à la crise du logement en Espagne entrent dans leur quatrième semaine, sur fond d’évolutions politiques ayant conduit à la convocation d’élections législatives anticipées le 29 novembre.

En Albanie, une situation d’attente prévaut après les manifestations organisées à Tirana, auxquelles ont participé des milliers de personnes pour dénoncer les conditions d’études dans les universités, la hausse des frais d’inscription et la corruption.

La police albanaise a utilisé des gaz lacrymogènes et des canons à eau pour disperser des centaines de manifestants, au sixième jour d’un mouvement réclamant la démission du Premier ministre.

Cette situation met en évidence une autre dimension de la contestation : celle-ci ne porte plus uniquement sur la cherté de la vie, mais englobe désormais le logement, l’éducation, la corruption et la légitimité de la classe politique.

Le point commun entre ces différents mouvements européens ne réside donc pas simplement dans une « colère sociale », mais dans la transformation de celle-ci en une épreuve pour le contrat social et politique.

Les gouvernements réagissent selon une logique de « sécuritisation », en déployant l’armée, en imposant des couvre-feux, en restreignant les rassemblements et en procédant à des arrestations massives. Cette réponse peut permettre d’obtenir un avantage tactique samedi prochain, mais elle comporte le risque d’élargir le fossé de confiance entre l’État et les manifestants, tout en poussant les mouvements de contestation à durcir leurs revendications, qui pourraient passer du terrain économique à celui de la légitimité politique, comme l’illustrent les appels à la démission d’Emmanuel Macron en France ou du Premier ministre en Albanie.