Dans un développement qui apporte un éclairage sur les dessous de la situation économique que le Maroc cherche à promouvoir à l’international, une enquête publiée par la revue française « Orient XXI » révèle des données importantes sur les dettes dissimulées derrière les mécanismes de « financements innovants ». Elle montre comment l’État marocain a procédé à la vente de centaines de biens immobiliers publics, notamment des hôpitaux, des établissements scolaires et des bâtiments administratifs, avant de les reprendre en location dans le cadre de contrats de longue durée. Cette opération a permis d’injecter immédiatement des liquidités dans les caisses de l’État, mais a laissé derrière elle des engagements financiers qui s’étendent sur plusieurs décennies.
Selon cette enquête, le Maroc recourt depuis 2019 à ce mécanisme de financement fondé sur la vente de biens immobiliers publics, y compris des hôpitaux, des établissements scolaires et des bâtiments administratifs, suivie de leur location à long terme. Le montant de ces opérations aurait atteint près de 158 milliards de dirhams (14,6 milliards d’euros) et porté sur 592 actifs immobiliers, parmi lesquels figurent six des sept centres hospitaliers universitaires appartenant à l’État.
Ce mécanisme consiste à procurer immédiatement des liquidités au Trésor public en contrepartie de la cession de la propriété de ces biens, tout en permettant à l’État de continuer à les utiliser moyennant le paiement de loyers périodiques pendant de longues années. Cette formule risque ainsi de transformer les engagements financiers futurs en une forme de dette cachée, qui n’apparaît pas entièrement dans les indicateurs officiels d’endettement.
La revue souligne également que ces opérations n’ont pas été accompagnées d’un niveau de transparence suffisant. Les contrats détaillant les conditions de vente et de relocation, leur durée ainsi que le montant des loyers n’ont pas été publiés. Cette situation soulève des interrogations sur la nature des engagements pris par l’État, les bénéficiaires de ces transactions et les garanties destinées à protéger les deniers publics contre d’éventuelles anomalies dans l’évaluation ou la fixation des prix.
Les chiffres donnent une idée de l’ampleur du pari financier engagé par le gouvernement marocain. Alors que la dette publique officielle s’élevait à 67,1 % du produit intérieur brut (PIB) en 2025, l’enquête estime que ce taux pourrait atteindre 75,9 % si la valeur des opérations de cession et de relocation était intégrée au calcul de l’endettement, selon la méthodologie retenue par son auteur. Il s’agit d’une estimation analytique, et non d’un chiffre officiel reconnu par les institutions financières internationales. Elle met toutefois en évidence l’écart potentiel entre la dette déclarée et les engagements financiers futurs.
S’agissant du déficit budgétaire, l’enquête indique que le Maroc a enregistré un déficit de 60,5 milliards de dirhams en 2025. Or, ce montant intègre 40,1 milliards de dirhams provenant des opérations de financement innovant dans les recettes de l’État. Selon le recalcul présenté par l’enquête, le déficit aurait ainsi atteint 100,6 milliards de dirhams, soit 5,58 % du PIB, au lieu du taux officiel estimé à 3,5 %.
Les révélations d’« Orient XXI » placent le modèle financier marocain face à plusieurs interrogations : peut-on parler de réforme économique durable lorsque les hôpitaux et les bâtiments publics deviennent des instruments destinés à procurer des liquidités à l’État ? Et suffit-il d’améliorer les chiffres affichés si le coût de ces opérations doit être supporté par les budgets futurs et par des générations qui n’ont pas participé à la prise de ces décisions ?
Lorsqu’un État se voit contraint de vendre son patrimoine public avant de le louer à nouveau, la question ne porte plus seulement sur le montant des liquidités injectées dans les caisses publiques, mais aussi sur la valeur du patrimoine cédé et sur la facture qui pèsera sur les Marocains pendant de longues années.
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