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Relations algéro-turques: un partenariat qui dépasse les chiffres

La visite de Abdelmadjid Tebboune ne peut être réduite à une simple « réponse à une invitation » diplomatique. Les déclarations publiées par la présidence turque de la communication confirment que le sommet sera marqué par la signature d’un ensemble d’accords visant à renforcer la base contractuelle des relations bilatérales

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Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a été accueilli hier avec les honneurs officiels par son homologue turc, Recep Tayyip Erdoğan, à l’aéroport international d’Esenboğa à Ankara.
Le président Tebboune est arrivé en Turquie dans le cadre d’une visite officielle durant laquelle il coprésidera, avec son homologue turc, les travaux de la première session du Conseil de coopération stratégique de haut niveau algéro-turc.

Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a entamé hier soir une visite d’État de trois jours à l’invitation du président Recep Tayyip Erdoğan, dans une démarche qui reflète le passage des relations algéro-turques du stade des déclarations diplomatiques à celui des mécanismes institutionnels solides. Cette visite, qui coïncide avec la tenue du premier Conseil de coopération stratégique de haut niveau entre les deux pays, représente une étape décisive dans l’évolution des relations bilatérales.

La visite de Tebboune ne peut être réduite à une simple réponse à une invitation diplomatique. Les communiqués publiés par la présidence turque de la communication confirment que le sommet verra la signature d’un ensemble d’accords visant à renforcer la base contractuelle des relations bilatérales. Cela indique que les deux pays s’apprêtent à dépasser le cadre de « l’amitié et de la coopération » établi par le traité de 2006, vers un cadre juridique plus large, plus contraignant et à plus long terme.

Du « traité d’amitié » au « Conseil de coopération stratégique » : l’aboutissement de deux décennies de rapprochement
Pour comprendre le contexte profond de cette visite, il faut revenir sur l’évolution croissante des relations entre les deux pays. Depuis la signature du « Traité d’amitié et de coopération » en 2006, qui a marqué un tournant dans les relations, Alger et Ankara suivent une trajectoire ascendante continue, accélérée de manière notable depuis l’arrivée du président Abdelmadjid Tebboune au pouvoir en décembre 2019.

Cette période a été marquée par quatre visites présidentielles réciproques, notamment celles du président Erdoğan en Algérie en janvier 2020 et novembre 2023, ainsi que celles du président Tebboune à Ankara en mai 2022 et juillet 2023.

Cependant, la visite de mai 2026 revêt une dimension nouvelle avec la tenue de la première réunion du Conseil de coopération stratégique de haut niveau. Le sommet actuel constituera donc la première occasion d’évaluer les résultats concrets de ce nouveau mécanisme institutionnel auquel participent des ministres de plusieurs secteurs vitaux des deux pays.

Cette visite ne se limite pas aux discussions politiques habituelles, mais vise également à produire de nouveaux engagements et accords susceptibles d’élargir la coopération bilatérale. Le passage au niveau du « conseil stratégique » signifie la transformation des relations, passant de simples sommets périodiques à un travail institutionnel conjoint comportant des mécanismes de suivi et des calendriers précis. Cela mettra sérieusement à l’épreuve la capacité des deux pays à transformer leur volonté politique en gains économiques concrets.

10 milliards de dollars : transformer l’ambition commerciale en réalité
Au cœur de l’agenda économique de cette visite figure l’objectif ambitieux, souvent évoqué par les deux présidents, de porter les échanges commerciaux bilatéraux à 10 milliards de dollars.

Cet objectif reflète une dynamique réelle. Selon les dernières données, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays a atteint environ 6,5 milliards de dollars en 2024, tandis que les estimations pour 2025 indiquent un dépassement du seuil des 7 milliards de dollars. Les deux pays se rapprochent ainsi de leur objectif, ce qui nécessite la finalisation de l’accord de commerce préférentiel dont les négociations ont débuté en 2024.

Le ministre turc du Commerce, Ömer Bolat, avait affirmé en novembre 2024 que son pays « accélérerait les discussions ». Ce sommet pourrait ainsi déboucher sur une annonce importante dans ce dossier, ouvrant la voie à un meilleur accès des biens et services entre les deux pays et à une réduction du déséquilibre commercial actuellement favorable à la Turquie.

Le partenariat économique dépasse le simple échange de marchandises. Les investissements directs turcs en Algérie ont atteint 7,7 milliards de dollars, avec plus de 1 600 entreprises turques opérant sur le marché algérien. Ces entreprises sont devenues des acteurs majeurs de l’économie algérienne, notamment après avoir dépassé leurs homologues françaises en tête des investisseurs étrangers.

Ces investissements se concentrent dans des secteurs stratégiques :

la sidérurgie avec le complexe Tosyalı à Oran ;
le textile avec Taypa à Relizane ;
les industries papetières et chimiques avec Hayat DHC ;
ainsi que l’agriculture dans le sud, notamment à Adrar.
Ces investissements auraient permis la création de plus de 30 000 emplois directs et indirects et soutiennent la politique algérienne de diversification économique et de substitution aux importations par la production locale.

L’arrivée de la banque turque Ziraat Bank en Algérie début 2025 représente également un soutien important au financement des projets communs et un facteur de confiance pour les investisseurs turcs.

Gaz et énergie : un partenariat stratégique
L’énergie constitue un pilier fondamental de la relation bilatérale. L’Algérie, historiquement fournisseur fiable d’énergie, est devenue un partenaire incontournable pour la sécurité énergétique turque.

Au premier trimestre 2026, la Turquie a absorbé 50 % des exportations algériennes de gaz naturel liquéfié, soit 1,02 million de tonnes, dépassant ainsi tous les importateurs européens, y compris la France (610 000 tonnes) et l’Italie (130 000 tonnes).

Ces chiffres illustrent non seulement la solidité des relations énergétiques, mais offrent également à l’Algérie un levier stratégique important face aux perturbations des marchés mondiaux de l’énergie, particulièrement après les difficultés d’approvisionnement en provenance du Golfe.

Cependant, la relation évolue d’un simple rapport vendeur-acheteur vers un véritable partenariat industriel. Le projet commun entre Sonatrach et le groupe turc Rönesans, consistant en un complexe pétrochimique dans la région de Ceyhan à Adana, illustre cette transformation.

Sonatrach, qui détient 34 % du projet, fournira le propane dans le cadre d’un contrat à long terme, tandis que Rönesans assurera la gestion du projet destiné à produire du polypropylène, un produit pétrochimique stratégique utilisé dans des milliers d’industries manufacturières.

Ce modèle de coopération, dans lequel l’Algérie passe du statut de simple exportateur de matières premières à celui de partenaire industriel à l’étranger, représente une évolution majeure dans la stratégie internationale de Sonatrach et ouvre la voie à des investissements similaires à l’avenir.